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Regards d'un géographe

... et autres explorateurs

elisee-reclusElisée Reclus, plus grand géographe français de tous les temps :

En 1855, Elisée Reclus décide de s'installer au pied de la "montagne de Sainte Marthe". Il est fasciné par cette pyramide montagneuse qui représente pour lui : " Un abrégé de toutes les merveilles du monde où l'on rencontre tous les aspects possibles de notre terre, depuis la forêt équatoriale, jusqu'aux neiges éternelles."

Pour lui, la Sierra Nevada est un véritable paradis terrestre dont il parle parfois en termes lyriques et enthousiastes : "Le soir surtout, quand le bord inférieur du soleil commence à plonger dans la mer et que l'eau tranquille vient soupirer au pied des falaises, la plaie verte, les vallées obscures de la Sierra, les nuages roses et les sommets lointoins, saupoudrés d'une poussière de feu, présentent un spectacle si beau qu'on cesse de vivre par la pensée et qu'on ne sent plus que la volupté de voir".

Mais s'il reconnaît la magnificence de la nature, nature sauvage, peuplée de serpents, de tigres et de jaguars, il parles des Aruacos, et autres héritiers des Tayronas qu'il rencontre dans ses périples, comme des gens "industrieux, peu intelligents et hypocrites comme tous les faibles".

Esprit ouvert, avide de liberté, en avance sur son temps, malgré quelques contacts privilégiés avec les Aruacos, Elisée Reclus n'arrivera jamais vraiment à appréhender la richesse de leur culture. Si son approche de la géographie, associée à une grande sensibilité, lui permet d'expliquer et parfois de pressentir beaucoup plus que ce qu'il peut voir, il restera le plus souvent déçu par leur mutisme et leur incompréhension.

Dans les années 1890, le comte Joseph de Brettes est chargé au nom du gouvernement français de mener des "missions scientifiques et économiques" dans la Sierra. Dans l'un de ses rapports, publiés en 1903, il parle des Kogis comme des êtres "très menteurs, extrêmement lâches...dotés d'un caractère très mobile, à ce point qu'ils commencent toutes espèces de travaux sans en achever aucuns... Des gens pour qui l'hospitalité est loin d'être la vertu dominante, même si leur lâcheté les pousse à rendre, bien à contre-coeur, quelques légers services...

Au-delà de ces considérations générales, le compte de Brettes se livre à un méticuleux recensement des pratiques, habitudes et modes de vie des Kogis. On apprend "qu'ils ont une sensibilité auditive extraordinaire", qu'un certain Lémako, âgé de soixante ans, "était celui qui entendait le mieux les battements de ma montre...", que le tatouage leur est inconnu, "qu'ils adorent le piment, que leur sensibilité tactile est assez proche de la nôtre, et que chez eux "le sentiment d'amour n'existe pas, il n'y a que des accouplements sexuels".

Ces descriptions reflètent assez bien les représentations et les champs de possibles d'une époque. De fait notre comte explorateur s'intéresse à ce qu'il voit et le décrit par rapport à ce qu'il imagine être. A aucun moment il ne semble entrevoir les concepts qui sous-tendent les pratiques et la vision du monde des Indiens Kogis. Sans doute n'imagine-t-il pas que, pour ces hommes et ces femmes, le visible et la matière ne sont que l'incarnation passagère d'une réalité invisible qui fonde la réalité. Que les danses et les rituels des Mamus, qu'il décrit comme de "curieuses incantations et simagrées souvent grotesques", sont des moyens subtils et extrêmement élaborés de rentrer en relation avec le monde vivant.

Les années passent et, en 1948, c'est au tour du marquis de Wavrin de publier un livre intitulé "Les Indiens sauvages de l'Amérique du Sud", un livre à travers lequel il souhaite "faire connaître et faire comprendre la vie sociale de différentes tribus, une vie sociale souvent simple chez les peuples les plus arriérés". Et le marquis de préciser que " Ce serait pourtant commettre une grave erreur que de croire que ces groupes, qui vivent au dernier échelon de l'humanité, n'ont pas leurs usages, leurs lois et leurs coutumes. Ils ont le sentiment de la famille, de l'amitié... Et même s'ils sont restés éloignés de nous ils ne sont pas toujours aussi stupides qu'on peut se l'imaginer. Ils seraient susceptibles de progrès et sont peut-être même intelligents et compréhensifs."

gerardo-reichel-dolmatoffIl faut attendre le travaux de Konrad Theodor Preuss (1869-1938 et surtout ceux de l'anthropologue Gerardo Reichel-Dolmatoff (1912-1994) dans les années 1950, pour que l'on commence à entrevoir l'incroyable richesse d'une civilisation dont on a longtemps tout ignoré. Passionné par ces hommes qui "cherchent à explorer les différentes dimensions de l'être humain", il écrira dans l'un de ses ouvrages : "les Mayas, les Aztèques et les Incas ne furent pas les seuls à avoir atteint un haut niveau de développement culturel. Les Tayronas et leurs héritiers, les Kogis, peuvent être considérés comme faisant partie des grandes civilisations du Continent sud-américain."

Extraits du "Chemin des neuf mondes" d'Eric Julien