Que nous disent les Kogis et à quoi nous renvoient-ils ?...
Tchendukua… là ou converge la pensée … Telle est la signification de ce mot qui depuis 1997, identifie notre association et ses activités. Un terme qui peut sembler quelque peu étrange à ceux qui nous accompagnent, et qui pourtant, résume parfaitement les enjeux qui sous tendent cette « aventure ». Bien sur, nous tentons d’accompagner les Kogis, là bas, dans la Sierra, à reprendre possession de leurs terres, à retrouver les objets nécessaires à la réalisation de leur rituel et d’une manière générale, à tenter de faire face aux agressions multiples de notre modernité. Chaque terre rachetée et restituée, chaque arbre préservé nous apparaît comme une victoire. Mais nous savons bien, que le véritable enjeu ne se situe pas là bas, chez les Kogis, mais bien chez nous, dans notre capacité à faire évoluer notre regard, notre compréhension du monde et des choses. C’est sans doute car nous sommes en déséquilibre ici, que les Kogis, et bien d’autres communautés humaines, ont des difficultés « là bas », chez elle, c’est donc ici que doit se poursuivre le travail engagé « là bas ». Ce que résume parfaitement cette phrase, reprise par JM PELT, dans l’un de ses ouvrages.
-« Ce qui compte vraiment dans cette démarche d’accompagnement (des indiens Kogis), ce n’est pas tant que nous ayons besoin (des Kogis), c’est que nous avons besoin de développer les qualités humaines qui sont nécessaires pour les accompagner, celles là mêmes qu’il nous faut pour nous sauver nous même »
D’après Jean Marie PELT – La terre en héritage
Car finalement, que nous disent les Kogis et à quoi nous renvoient-ils ?
Le premier élément de réponse, se trouve résumé dans le théorème d’incomplétude de Kurt GODEL, mathématicien et Logicien (1906-1978). Il rappelle le principe suivant :
-« Un système génère des questions et des paradoxes, intelligibles dans le système, mais qui ne peuvent pas y trouver de solution. Il est nécessaire de pouvoir en sortir pour l’ouvrir à de nouvelles intuitions »
Ou dit autrement, ce n’est pas dans le système actuel, son vocabulaire, ses croyances, ses représentations, les modes d’actions qui en sont issus, ses cloisonnements aussi, que l’on pourra faire émerger, identifier, les paradigmes, grilles de lecture, manière d’être et d’agir nécessaires pour permettre de faire face aux enjeux et paradoxes de notre temps. Il faut en sortir, aller voir ailleurs, oser le chemin de l’inimaginable, du latent non imaginé. Un chemin qui passe par la multiplication de dialogues improbables, mais fructueux, car improbables. C’est dans ces dialogues notamment avec les Kogis, que se rencontre l’innovation.
Le deuxième élément de réponse est cette citation d’Albert EINSTEIN :
-« Ce qui rend fou, c’est de faire plus et mieux de la même chose en espérant des résultats différents »
Si nous sommes de plus en plus nombreux à percevoir les déséquilibres et les souffrances du monde, les reculs, les régressions que subit l’humanité aux quatre coins du globe, étrangement, nous restons assez démunis dans les réponses que nous sommes à même d’y apporter. Souvent intéressantes dans leurs nature, elles ne sont pas à la hauteur des enjeux, ni en terme de posture de leurs acteurs, ni en terme de « méthodologie » de travail et donc de manière d’aborder le ou les problèmes, sans parler des résultats souvent frustrants. Issues d’une vision binaire du monde, problème/solution, se sont des réponses morcelées, limitées par nos savoir « faire séparément », plutôt que stimulées par nos « savoirs être ensemble ». Cela rend fou, car, c’est une situation qui nourrit la désespérance. A de bonnes questions, nous apportons de mauvaises réponses.
Ce qui amène le troisième élément de réponse, extrait d’une interview de Maurice FAURE, signataire, pour le gouvernement Français, du Traité de Rome en 1957. Un journaliste du Monde lui posait cette question : Vous qui avez participé à la création de l’Europe, il y a 50 ans, quels conseils nous donneriez vous, aujourd’hui, alors que nous sommes 27 ? En reprenant cette citation, je ne m’intéresse pas tant à l’Europe en tant que telle, son opportunité, mais bien plus, au processus qui a permis son émergence au sortir de la guerre. Voici sa réponse :
« Plus que le traité, c’est la façon dont les négociations ont été menées qui pourrait aujourd’hui servir de modèle. En nous réunissant une fois par semaine pendant une journée, se sont peu à peu créés des liens personnels, une forme de complicité qui transcendait nos positions nationales. (De fait), nous avons eu tout à la fois le temps, la volonté et la possibilité de trouver, pour chaque difficulté, une solution pragmatique. (…) Il ne servait à rien de venir négocier avec une idée préconçue du résultat à atteindre. C’était au contraire la négociation (le chemin) elle-même, qui a produit le résultat et c’est en cela qu’il était imprévisible. C’était formidablement porteur de confiance et d’espoirs »
Maurice FAURE (Le Monde du 23 Mars 2007)
On retrouve là certains des propos de Jean-Pierre VERNANT, résistant et grand spécialiste de la Grèce antique, qui évoquait la « philia», le lien minimum, nécessaire entre les acteurs de la cité, pour que puisse s’établir et fonctionner une « vie démocratique » qui associe plus qu’elle n’oppose.
Entendons nous bien, ce que nous proposent les Kogis, ce n’est pas de « changer le monde », mais bien de changer notre « regard » sur ce monde, de partager l’essentiel afin de faire émerger un « rêve », une « vision », acceptable par tous car porteuse de sens. Il ne s’agit plus de s’opposer sur l’important qui nous divise, des appartenances, des expertises et des façons de faire, mais d’ouvrir notre modernité efficace du visible, au dialogue, à une spiritualité et sans doute une science, porteuse de sens, voilà le chemin qui s'ouvre à nous ... Un chemin de convergence, formidablement porteur de joie et d'espoir... le chemin de Tchendukua, celui que nous vous proposons de partager.
" C'est à chacun de chercher dans sa mémoire ce qu'il est et ce qu'il doit faire. Nous avons encore la mémoire pour se mettre en chemin. »
Miguel DINGULA. Mamu
Extrait du livre
Kogis : Mémoire des possibles Actes Sud / Parution octobre 2009 / Eric JULIEN avec Muriel FIFILS